Vanessa Springora, Le Consentement : un livre nécessaire

Avant même la sortie du livre de Vanessa Springora, j’en avais entendu parler par le biais de la presse, comme tout le monde. Sans spoiler alert, le contenu du livre était déjà au coeur de dizaines d’articles avant même sa sortie. Imprimé à 20000 exemplaires, le roman a été en rupture de stock en seulement quelques jours. Bref, un livre au contenu terrible, « glauque » même. Pourquoi lire ça ? Pour savoir. Pour lire les mots de Vanessa Springora. Les siens, sa version de l’histoire, pas ce que tout le monde en a dit ensuite.

Une histoire horrible, oui, que l’auteure se réapproprie enfin, plus de trente ans après les faits. On y retrouve, comme dans tant de récits de victime, les détails de la dissociation psychique, après le traumatisme. Une trajectoire unique, personnelle, mais similaire à celle de tant d’autres victimes de violences sexuelles, d’abus, d’emprise. Je ne vais pas revenir en détail sur tout cela. Je ne suis pas mieux placée que quelqu’un d’autre pour en parler, je ne suis ni juge ni critique littéraire. Mais oui, comme quiconque ouvrira ce livre, ces mots m’ont touchée. J’en ai fait des cauchemars. Mais je suis heureuse de l’avoir lu. C’est une lecture dure, mais nécessaire.

“Le langage a toujours été une chasse gardée. Qui possède le langage possède le pouvoir.” – Chloé Delaume, Mes bien chères soeurs

La seconde moitié du livre m’a particulièrement touchée. Le retour à la réalité de Vanessa Springora, la lutte pour laisser cette relation abusive derrière elle, pour avancer et se construire en tant que femme, en tant que personne adulte. J’ai été bouleversée par son sentiment de déréalisation, lorsque la fiction de G.M. est devenue si omniprésente pour la jeune femme qu’elle s’y est perdue. (Voir extrait suivant)

Sur l’histoire intime de l’auteure évidemment, mais aussi bien au-delà, les mots sonnent juste. Vanessa Springora décortique avec une finesse et une intelligence totales les prémisses de ses relations avec les hommes, avec un père violent, avec des adultes qui n’ont pas su remplir leur rôle et protéger l’enfant qu’elle était. Qui n’ont pas su empêcher la suite, la relation destructrice avec un homme plus âgé qu’elle de trente-six ans, quand ils n’y ont pas contribué, de près ou de loin. Comme elle-même l’écrit, « qui ne dit mot consent ».

Le contexte qui a permis cette relation d’emprise est bien sûr familial, mais pas seulement. L’ensemble du corps littéraire proche de G.M. et soutenant vis-à-vis de lui, ainsi que les autorités policières ou médicales qui n’ont pas su voir, sont tous complices. Mais Vanessa Springora réussit un autre défi, celui de dresser un portrait de son bourreau. Non, contrairement à une idée trop répandue encore, tous les agresseurs ne sont pas des grosses brutes. La plupart d’entre eux, comme G.M. l’a lui aussi confié à Vanessa Springora, ont eux-mêmes subi des sévices sexuels, ont eux-mêmes été “initiés”. Sur la peur de vieillir, la peur des femmes accomplies, les troubles de l’érection aussi, sur les stratagèmes, la manipulation et les failles de cet homme, l’auteure écrit avec autant de vérité que sur son vécu de jeune fille victime, là où elle pourrait se contenter de dépeindre un monstre. Vanessa Springora parle de G.M. comme d’un ogre, mais ses mots vont bien plus loin qu’une simple accusation, ils sont aussi un témoignage, une description, une analyse très riches du fonctionnement de cet homme.

Ce qui ressort de ce livre, (très bien écrit d’ailleurs), ce n’est pas uniquement la violence et l’horreur, ou la lutte pour se reconstruire après, mais aussi la sagesse de Vanessa Springora. Un sujet extrêmement complexe (au-delà de la chronologie et du vécu personnels de l’auteure), sur lequel elle ne fait aucun faux-pas, pas d’amalgame, d’erreur ou de généralisation. Chaque mot est pesé, chaque phrase mesurée, crue et subtile à la fois. Rien n’est déplacé, et la colère ne verse pas dans l’excès ou le bancal, ni ne fragilise le récit à aucun moment, sans sacrifier l’émotion pour autant.


Alors c’est quoi, un adulte ? Les mots de Sophie Fontanel dans L’Obs, parce que c’est si capital, et là aussi, si juste. Son article est à lire en intégralité, vraiment.

“Je me souviens de Marc, un ami de mes parents. J’avais 12 ans et, lui… la cinquantaine. Je le trouvais irrésistible, une sorte de Gary Cooper, et j’aimais le respirer. Il m’adorait. Une fois, on faisait tous la sieste, étendus sous des arbres dans le sud de la France. J’ai roulé contre son dos pour le respirer avec encore plus d’insistance que d’habitude. Au milieu du sommeil de tous les autres, je ne sais pas ce que j’essayais, mais j’essayais. Il s’est défait de mon étreinte, s’est retourné et, avec une fermeté totale qui ne m’a pas échappé, m’a dit : « Stop ». D’un simple mot, il m’a permis de grandir sans me perdre dans un dédale. C’est ça, un adulte.”


Petit rappel des faits :

  • Le 2 janvier est paru le livre Le consentement, écrit par l’éditrice française Vanessa Springora, dans lequel elle relate sa relation avec un écrivain de 50 ans, G.M., alors qu’elle n’en avait que 14. Imprimé à 20 000 exemplaires, le livre a été en rupture de stock en quelques jours.
  • G.M. a traversé les décennies en publiant de nombreux ouvrages, autofictions ou journaux autobiographiques, faisant l’apologie de la pédophilie, renommée amour par la magie de la littérature. En mars 1990, Bernard Pivot avait reçu l’écrivain sur le plateau d’Apostrophes. Sur un ton badin (aujourd’hui) inadmissible, l’animateur le qualifie de “collectionneur de minettes”. Pivot a depuis été accusé de complaisance avec l’écrivain, et se justifie en invoquant « une autre époque ». Sur le plateau, seule la romancière Denise Bombardier avait réagi en dénonçant les propos de G.M., et avait été moquée par les personnes présentes.
  • Le 30 décembre, le portrait de Springora dans Libération par Luc Le Vaillant, a fait réagir notamment Caroline de Haas, le journaliste étant régulièrement critiqué pour ses propos misogynes.
  • Le 3 janvier, la justice a annoncé l’ouverture d’une enquête pour « viol sur mineurs ». Si les faits sont prescrits aujourd’hui et qu’aucun procès ne pourra être engagé, l’utilité de l’enquête est primordiale  pour les associations de défense de l’enfance. Le procureur a aussi précisé que l’enquête pourrait tenter de trouver d’autres victimes de l’écrivain. Le 8 janvier, L’Ange bleu, une association de prévention contre la pédophilie, a annoncé attaquer G.M. en justice « pour provocation à commettre des atteintes sexuelles et des viols sur mineurs ainsi que pour apologie de crime ».
  • Le 6 janvier, le ministre de la Culture a demandé que cesse le versement de l’allocution annuelle du CNL (Conseil National du Livre) dont bénéficie l’écrivain. G.M., lauréat du prix Renaudot en 2013, aurait touché ainsi entre 130.000 et 160.000 euros depuis 2002, selon la presse. Plusieurs maisons d’édition, dont Gallimard et Stock, ont annoncé la suspension de la publication de certains livres de G.M.

Pour se procurer le livre Le Consentement, de Vanessa Springora, vous pouvez cliquer sur ce lien.

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