Minimalisme & féminisme : mon cheminement

Plus jeune, je suis passée par une première année de médecine. Je reste encore marquée par la première série de conseils que des étudiants des années supérieures nous ont donnés, alors que l’année universitaire n’avait même pas commencée…

Eux, nos idoles, ceux qui avaient réussi à se distinguer, à sortir du lot par le haut du classement : “Pas de bain, uniquement des douches. Vous ne cuisinez pas, uniquement des plats préparés, et seulement ceux qui se réchauffent en moins de trois minutes. Vous n’avez pas de petite amie ni de petit copain, vous n’avez pas le temps. Vous ne fumez pas non plus : 20 clopes par jour, 3 minutes par clope, le calcul est vite fait : une heure de perdue par jour, sept heures par semaine, 30 heures par mois, 120 heures arrivé le jour du concours. Ça fait beaucoup de temps perdu pour rien. Vous imaginez le nombre de chapitres que vous pouvez réviser en tant de temps ? Ah, et les filles : pas de maquillage, pas d’épilation, rien. Vous n’avez pas le temps cette année.”

(Petite parenthèse : ne reproduisez pas le tuto ci-dessus à la maison. L’abus de travail, dans des conditions si drastiques et délirantes, est dangereux pour la santé, physique et mentale. Fin de la parenthèse.)

Minimalisme, compétitivité et féminisme

“Vous n’avez pas le temps cette année.” Ah. Cette année. Pourquoi seulement cette année ? C’était la première fois, à l’âge de 18 ans à peine, qu’on me faisait remarquer que ces artifices, ces “trucs de fille” étaient une perte de temps. Contre-productifs, et inutiles. L’idée a fait son chemin dans ma tête, alors que chaque minute comptait cette année-là : “Effectivement, si je me lève 15 minutes plus tôt le matin pour me maquiller, je perds 15 minutes de sommeil par rapport à un garçon. Ou 15 minutes de loisirs. Ou 15 minutes de révisions.” C’était une année de compétition. La question ne se posait même pas. Hors de question de se mettre toute seule des bâtons dans les roues.

Des années plus tard, cette conception du temps que l’on consacre à la féminité “artificielle” a encore gagné du terrain. Combien de crèmes à s’étaler sur le visage et sur le corps, et des crèmes différentes pour chaque partie du corps, chaque âge, chaque type de peau ? Un jour, en regardant les tiroirs et les contours de la vasque de ma salle de bain, saturés de produits, je me suis sentie assommée par tous ces rituels. Produits de maquillage, et donc aussi de démaquillage. Produits nettoyants pour la peau, mais aussi des flacons de produits pour la nourrir, l’hydrater, l’exfolier. Pourtant, je n’ai jamais fait partie des filles excessivement coquète ou peinturlurée. Mais c’était déjà tellement de produits. Tellement de temps gâché. Tellement d’argent dépensé pour rien. Tellement d’énergie aussi. Charge mentale ? On peut le formuler comme cela, oui. C’était trop.

Alors petit à petit, je finis les tubes. Je rachète uniquement mes préférés, ceux qui me sont vraiment utiles, avec ma peau sensible, sèche et allergique à tout. Uniquement les soins qui me font me sentir bien, uniquement quand le tube est terminé. J’élimine le superflu. Cette crème qui pue que je déteste ; celle-ci qui laisse un fini désagréable sur la peau ; cette autre, pas si mal, mais surpassée par une concurrente, périmée et abandonnée au profit de cette dernière depuis longtemps ; celle-là, qui n’hydrate ni ne nourrit ma peau, mais bon, il faut bien la terminer. Pour ne pas jeter, je les donne au fur et à mesure, si cela peut servir vraiment à quelqu’un d’autre. Sinon, je les utilise sur mes pieds (qui n’en peuvent plus d’ailleurs, eux non plus).

Ajout : au sein d’un couple hétéro par exemple, où ce sont encore souvent les femmes qui s’occupent majoritairement des tâches ménagères, moins d’objets = moins de tâches. Moins de vêtements implique moins de lessive ou de repassage, par exemple.

Minimalisme : ne pas tomber dans une nouvelle injonction

J’avais une amie, durant cette première année de médecine, qui faisait le choix de se maquiller le matin, malgré ces “conseils”. Parce que c’était son truc, c’était sa décision. Sa détente du jour, son moment passé avec elle-même. Elle n’était pas moins investie ou moins sérieuse que les autres. D’ailleurs, elle a réussi son année et vient d’être diplômée. Mais elle se sentait plus forte lorsqu’elle était maquillée, plus efficace en arrivant en amphithéâtre, voilà tout. C’était son armure, sa dose de courage quotidienne. Manquait-elle de confiance en elle ? Sûrement. Comme nous toutes, comme nous tous. C’était son rituel. Elle aurait pu aussi bien faire 15 minutes de yoga ou de méditation, ou se mettre au dessin. Mais non, son truc à elle, c’était de se maquiller. Et pourquoi pas ?

Comprenez-bien : je ne dis pas qu’il faut absolument renoncer à TOUS les produits ou tous les soins ou tous les temps consacrés à la “beauté”. Mais je crois qu’il faut faire des choix. Se concentrer sur les rituels qui comptent vraiment pour nous, et ne pas se laisser bouffer par une superficialité qui ronge tant notre confiance en nous, notre argent, notre temps, notre énergie. (Sans parler de l’accumulation des déchets et emballages en plastique, d’empreinte carbone, d’enjeux environnementaux ou d’impact du capitalisme.)

Peut-être, par exemple, envisager les moments de “moisturising” ou de “crémage”, non pas comme une lutte contre les boutons, les rides, la sécheresse, la cellulite ou je ne sais quoi d’autre, mais plutôt comme un moment de tendresse vis-à-vis de soi, presqu’un auto-massage. Un moment de (re)connexion avec son corps, avec sa peau, presque hors du temps. Concernant le maquillage, peut-être choisir aussi ce qui est vraiment important ou ce qui l’est moins. A titre personnel, j’aime porter du mascara parce que cela amplifie mes yeux, avec un côté dramatique, un côté de ma personnalité qui me plaît. J’aime également maquiller mes sourcils, car je les trouve clairsemés et j’adore durcir mon regard, c’est un moyen de m’affirmer comme un autre. Chacun son truc. Chacune ses choix. Mais je ne me sens pas obligée de me maquiller. Souvent, je préfère mon visage nu. Que je décide de me maquiller ou de ne pas le faire, c’est un choix, pas un signe de servilité à une injonction quelconque.

Concrètement, être minimaliste & féministe, ça veut dire quoi ?

Etre minimaliste, ça ne veut pas dire jeter tous ces produits par la fenêtre ou retourner vivre dans la forêt à poils. Cela veut juste dire, avoir conscience de nos comportements, de ce qu’implique tel ou tel achat dans la durée, remettre en question nos habitudes pour ne garder que celles qui nous font vraiment du bien et qui sont en phase avec soi, à l’instant présent. Adopter un mode de vie minimaliste, c’est faire des choix en permanence, exercer son libre-arbitre et diriger son quotidien plutôt que de laisser notre maison nous étouffer et se sentir pris au piège par des objets qui s’accumulent et dont on ne sait plus quoi faire. Laisser plus de place au vide peut paraître effrayant, mais c’est aussi laisser plus de place à son imagination, sa créativité, ses pensées, ses projets, et parfois même se retrouver ou se rencontrer soi-même.

Quand je tombe sur une pub pour un nouveau produit, ou qu’une copine ou une influenceuse vente les mérites de ce truc “génial”, et si je suis tentée de l’acheter, voici les questions que je me pose avant de me décider :

  • Est-ce que je possède déjà un produit équivalent, qui me convient ?
  • Est-ce que je serai aussi contente de cet achat dans une semaine ou dans deux mois ?
  • Ou est-ce que je m’en serai lassée et il sera devenu un fardeau ?
  • Est-ce que ce produit apporterait une réelle plus-value dans mon quotidien ?
  • Est-ce que cet argent pourrait être dépensé d’une manière plus satisfaisante ?(Typiquement, en ce qui me concerne, est-ce que je ne préfèrerais pas acheter un livre ?)
  • Est-ce que j’aurais eu l’idée, sans cette pub ou influence extérieure, d’acheter un tel produit ?

N’oublions pas que tout cet argent, ce temps et cette énergie, lorsqu’ils sont gaspillés, ne bénéficient pas à l’individu que nous sommes, aux femmes, ni à l’environnement. Cela bénéficie aux hommes qui ne font pas ces efforts de “beauté” et qui ne doutent pas d’eux-mêmes (ou moins systématiquement que les femmes) s’ils ont oublié de mettre de l’anticerne ou du vernis, ou de s’épiler. Cela bénéficie au viriarcat (ou patriarcat), au capitalisme, et à l’accroissement des inégalités.

Lu et approuvé : pour aller plus loin…

  • Pour approfondir le lien entre féminisme et écologie, je vous invite à vous pencher sur cet ouvrage. Ecrit par Caroline Goldblum, il retrace le militantisme et la construction de la pensée de Françoise d’Eaubonne, pionnière de l’écoféminisme.
  • The cost of living, de Deborah Levy, un ouvrage autobiographique, qui traite notamment de la difficulté de gérer un quotidien de femme, bonne épouse et bonne mère, avec toutes les tâches que cela implique encore souvent, tout en étant écrivain et en trouver du temps et un espace à soi…
  • … d’où le dernier, grand classique féministe : Une chambre à soi, de Virginia Woolf
  • Et ci-dessous, une vidéo sur le minimalisme de la chaîne Youtube de Jenny Mustard. Ses vidéos et son compte instagram regorgent de contenu et de conseils sur le minimalisme.

Crédits images : la photo “maquillage” a été prise par Wing Ta, que vous pouvez retrouver ici, et la photo de la jeune femme dans l’eau a été prise par l’artiste scandinave Benjamin Vnuk.

Une réponse sur “Minimalisme & féminisme : mon cheminement”

  1. Merci beaucoup pour ton article très intéressant ; j’ai déménagé 15 fois en 10 ans ( à chaque fois pour de bonnes raison, études, mutation, promotion professionnelles, appartement insalubre etc..). de ces 15 déménagements se sont suivi de nombreux abandons d’objets auquel je tenais beaucoup (livres, maquillages, vêtements). Je me suis dés lors intéressée au minimalisme en essayant de ne plus avoir que le strict nécessaire, mais ma “condition féminine” me rattrapait toujours. Il “me faut” un gommage capilaire pour optimiser ma pousse de cheveux”, je dois avoir ce type de vêtements à ma taille pour être mise en valeur (rajoute à cela des TCA et l’obligation d’avoir plusieurs garde robe de plusieurs tailles), je dois suivre les tendances donc m’acheter de nouveaux vêtements à la mode, etc…

    Depuis un an ou deux je me suis intéressée au féminisme, et j’avais jusqu’à ce moment là considéré ma féminité comme part entière de ma personne, et inclus le fait qu’il était normal pour moi de devoir user d’énormément d’artifices pour être désirables aux yeux de ces messieurs. Donc les objets me rattrapaient toujours. J’avais certe changé mes méthodes de consommation (slow cosmétique diy, vêtements de friperies…)

    Et la depuis quelque jours j’ai l’impression d’avoir réalisé une évidence : impossible pour moi d’être minimaliste si je continue à entrer dans toutes les injonctions féminines qu’on attend de moi. Je vais rester de style féminine car j’aime me plaire et me sentir bien dans mon corps, mettre des vêtements que j’aime, mais je vais arrêter cette surconsommation et cette surenchère qui encombre mon espace, mes placards, et ma vie.

    Désormais je vais commencer un énorme tri via le livre “La magie du rangement”, et ne garder que des vêtements à ma taille : 2 pantalons, 2 pulls, 2 chemises, 2 tee shirts, 2 robes, 2 jupes, 2 pyjamas. Même chose pour

    Je suis ravie de voir que je ne suis pas la seule à allier féminisme et minimalisme car l’un ne peut pas aller avec l’autre.

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