La sexualité en Ehpad : libérée ou taboue ?

“Est-ce que vous pourriez parler des sextoys ?” C’est une dame âgée de 72 ans qui pose cette question au sexologue spécialisé en gérontologie Sébastien Landry, lors d’une conférence. Cette femme explique qu’elle a eu son premier orgasme à 65 ans, grâce à un vibromasseur. Selon une étude Statista réalisée en 2019, 30% des femmes sexagénaires ont déjà eu recours à un sextoy.

L’INSEE estime que d’ici dix ans en France, deux millions de personnes auront plus de 85 ans. Or, une récente étude britannique a montré que 31% des hommes et 14% des femmes octogénaires sont sexuellement actifs. A tel point que le nombre d’IST dépistées en Ehpad est en augmentation : selon l’association belge Espace Seniors, qui souhaite que des campagnes de prévention spécifiques soient mises en place, “entre 2007 et 2016, la proportion de personnes de plus de 50 ans dépistées séropositives a augmenté de 8%”. Sébastien Landry n’a encore jamais eu l’occasion d’intervenir en Ehpad directement auprès des résidents, mais il est convaincu que cela serait bénéfique.

La sexualité des personnes âgées : un sujet encore tabou, bien que les moeurs évoluent. Yasmine, une jeune infirmière diplômée depuis un an, explique : “Quand on admet une personne âgée en institution, on crée un projet de vie en fonction de ses besoins et de son histoire, mais la sexualité n’est jamais un sujet abordé”. Un sujet qui n’a pas non plus fait l’objet d’enseignement au cours de sa formation. Aurélie, psychologue dans un Ehpad lyonnais, n’a de son côté jamais été confrontée à une personne âgée qui aborde la sexualité lors d’un entretien, ni entendu parler d’un couple qui se serait formé dans l’établissement où elle travaille. Selon elle, les résidents sont totalement libres, mais très pudiques, et leur sexualité représente la dernière forme d’intimité qu’ils peuvent préserver.

L’intimité, un challenge de tous les jours au sein des institutions pour personnes âgées. Si le protocole impose de toquer avant d’entrer dans une chambre, il peut arriver, par automatisme ou par inquiétude, que les soignants entrent sans avoir reçu de répondre. Et de tomber sur “un couple en train de faire l’amour”, comme cela est arrivé à une collègue de Yasmine : “On ressort très vite bien sûr, on est très gêné”. La toilette, souvent intégrale, réalisée par des aides-soignantes et infirmières est un moment d’intimité particulier. Des professionnelles à qui un vieux monsieur pourrait demander “d’insister un peu plus sur la zone génitale”, ou encore faire quelque blague potache.

Oui, le désir existe encore chez nos aînés. Aux yeux de Sébastien Landry, l’absence de communication entre les professionnels et les résidents est le réel problème. Des histoires comme celles-ci, le sexologue en a entendues plein, mais dans la quasi-totalité des cas, aucun professionnel n’est allé discuter directement avec le résident pour comprendre la situation. Un problème qui peut amener dans certains cas des soignants mal formés à poser l’étiquette de “pervers” sur le front d’un résident, avec des répercussions sur les soins apportés. Yasmine confirme : “Le plus souvent, on fait des réunions, on en parle entre professionnels, parfois certains rigolent, mais cela reste tabou”.

Un tabou préjudiciable à l’épanouissement de la sexualité des personnes âgées, du côté des professionnels mais aussi des proches. “J’aimerais que les enfants de résidents se souviennent de ce qu’ils ressentaient quand ils étaient ados et que leurs parents les empêchaient de mener leur vie comme ils voulaient,” déclare Sébastien Landry. D’autant plus dans le cas de personnes âgées atteintes par exemple de la maladie d’Alzeihmer, qui feraient une rencontre sentimentale et sensuelle au sein d’un établissement. Certaines institutions s’adaptent et autorisent des couples à vivre en chambre double, mais encore souvent avec deux lits simples. La priorité des professionnels est toujours de vérifier le consentement entre les partenaires, en particulier lorsque les capacités cognitives sont altérées.

Le poids des tabous, ce sont de nombreuses croyances comme “si j’utilise un sextoy ou si je regarde de la pornographie, je trompe mon partenaire” ou, plus grave, “si c’est ma femme, ce n’est pas un viol”. Parmi les motifs récurrents de consultation auprès de Sébastien Landry : “Je ne peux plus honorer ma femme”. Lorsque le sexologue interroge la femme d’un homme qui prononce ces mots, il n’est pas rare que celle-ci se satisfasse très bien de la situation et ne souhaite pas retrouver la sacro-sainte pénétration. Une sexualité bridée par l’imaginaire collectif, “très pauvre”, selon les mots du sexologue. Ce dernier conseille aux couples de faire preuve de douceur, de passer plus de temps à pratiquer des préliminaires, car avec le désir, la lubrification ou l’érection finissent par venir, mais plus lentement. Selon lui, certains s’épanouissent beaucoup plus dans leur sexualité de seniors que dans celle de leurs souvenirs. Lorsqu’une personne souhaite conserver une sexualité plus “jeune”, il existe des technologies chirurgicales, des appareillages, des médicaments ou des techniques de laser qui permettent de retrouver certaines “performances”. Il est rarissime d’en arriver là, explique le spécialiste, car “l’échec est rare, dans le métier de sexologue”. La clé d’une sexualité libérée chez les seniors ? “Prenez votre temps, vous n’avez que ça à faire !”

Crédits : la première image est extraite du film Nitrate Kisses, de Barbara Hammer (1992)

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