Connasse tous les jours

Aujourd’hui, j’ai décidé de prendre un peu de temps pour moi et d’aller me promener un moment. J’ai marché dans le centre de Paris, le long des quais, je suis allée au Louvre, puis j’ai décidé de faire un crochet par les Tuileries avant de rejoindre l’Opéra Garnier. La lumière était belle : des rayons de soleil puissants malgré les épais nuages noirs et les quelques gouttes qui pleuvaient de temps en temps. Je me suis arrêtée un instant pour lire quelques pages d’un livre avant de repartir, car il faisait un peu froid, et je préférais rester en mouvement.

Bref, c’était cool, j’étais bien.

A un moment, je vois un bouc, dans une espèce de fossé, en plein milieu du Jardin des Tuileries. Un bouc enchaîné, en train de se faire piquer les flancs à coups de bec par un corbeau agressif. « Mais enfin pourquoi cette pauvre bête se trouve attachée ici, comme ça ? » J’essaye de m’approcher pour voir si au moins cet animal avait à boire, puis je cherche un écriteau, pour comprendre, une information quelque part.

Tout à coup, en pleine interrogation, je suis interrompue par un homme qui m’accoste. Je m’arrête, je dis bonjour. J’ai toujours ce réflexe poli de m’arrêter. Je suis bien élevée, et un peu trop naïve.

Petit à petit je comprends le traquenard, tandis que l’homme me demande si je suis française, puis me donne son prénom et me demande le mien. Il doit avoir entre quarante et cinquante ans, d’une classe sociale plutôt aisée à en juger par son allure générale. J’ai envie qu’il en finisse, qu’il me dise ce qu’il me veut, que je puisse m’échapper. Il me fait chier, il a déjà brisé mon moment, s’est permis de débarquer dans ma promenade, il me gêne, je ne veux pas parler, je ne veux pas de ses sourires de prédateur.

« … Alors voilà, on pourrait se rencontrer, discuter…

⎯ C’est-à-dire que je marche là… »

L’homme me coupe, et me lance :

« Ouais… enfin, pas avec les connasses évidemment ! »

Puis il part, comme il est arrivé. Et je reste figée sur place, glacée, avant de déguerpir rapidement, loin du pauvre bouc et de l’allée centrale.

Je ne vais pas m’étendre sur le harcèlement de rue. Je ne vais pas m’étendre sur l’ignominie ou le manque de respect de ce genre d’hommes. Je ne vais pas raconter les dizaines de fois où je me suis trouvée dans ces situations, où des prédateurs m’ont mise dans ces situations. Tous, vous connaissez ces histoires par coeur. Vous les avez vécues, ou vous en avez été témoins, a minima. Je ne vais pas justifier en quoi cette insulte n’était pas méritée – si tant est qu’une insulte puisse être méritée. Je sais que je ne suis coupable de rien. Toujours est-il que toutes ces pensées m’ont assaillie pendant de trop nombreuses minutes. J’ai revu les autres scènes, celles du passé, je me suis sentie agressée, salie. Je m’en suis voulue de ma stupeur, de ne pas avoir répliqué. J’ai ressenti ce tourbillon d’émotions, ce poids d’un coup, le poids de mon genre, le poids de millénaires de sexisme. Je me suis sentie proie, en une fraction de secondes. Je me suis sentie vulnérable. Un rappel à l’ordre : femme dans la rue, femme qui vit, femme qui ose, tu peux à tout moment devenir une victime, une proie, une cible. Je me suis sentie comme telle. De la colère, de la rage, le poids de l’injustice, la culpabilité.

Et pourtant. Pourtant, je sais que je ne devrais pas. Je sais que c’est lui qui devrait se sentir inconfortable, misérable, honteux. Je sais que c’est le principe, cette inversion des rôles : je connais ces mécanismes par coeur. J’essaye depuis des années de ne pas perdre mon temps et mon énergie à cause de ce genre d’évènements. Je sais que chaque minute accordée à penser à ces évènements m’éloigne de la joie, de la vie, de l’action, des projets que je veux mener. Je n’ai pas d’énergie à perdre pour la misogynie. Je suis une femme et je veux avancer, je veux aller loin, je veux me réaliser, je vaux mieux que ça, ce temps et cette énergie gaspillés. Cependant, à chaque fois, je suis coincée. A chaque fois je suis piégée par mes émotions. Et c’est normal. J’ai été insultée gratuitement par un homme qui croyait que je me devais de lui accorder mon attention – et probablement bien plus que ça – ou même que je devais me sentir honorée qu’il daigne me regarder, me désirer.

Ah, la galanterie à la française, quel délice, quelle gerbe !

Aujourd’hui, j’ai décidé de m’accorder quelques heures de promenade, je passais un bon moment, avant qu’un homme gâche tout. L’ai-je laissé tout gâcher ? Envahir mes pensées et mes émotions, pendant trente minutes, pendant une heure, par son manque de respect et son insulte ? Est-ce que c’est lui, est-ce que c’est moi ? Je ne veux pas perdre mon temps, mon énergie, ma joie de vivre, à cause de ce genre d’évènements. Je ne veux pas me sentir assaillie par toutes ces pensées, quand ça m’arrive. Ça m’arrivera encore. Peut-être demain ou dans une semaine. Et ça arrive tous les jours, à toutes les femmes. J’aimerais me défaire de cette déferlante d’émotions, de cet envahissement nocif. J’aimerais pouvoir poursuivre ma marche, retourner chercher la pancarte qui explique pourquoi il y a un bouc dans un fossé au Jardin des Tuileries, continuer de penser, agir, avancer, sans qu’une interruption de quelques minutes, si violente soit-elle, ne suffise à me ralentir.

Et toi, comment tu gères l’après ces situations ? Comment tu fais pour continuer ? Est-ce que tu arrives à t’en foutre vraiment ? Est-ce que ta carapace est assez solide ? Est-ce que tu peux finir ta promenade tranquillement, sans être assaillie par toutes ces émotions, souvenirs, pensées ? Est-ce que tu peux toujours sourire, profiter ? Il te faut combien de temps pour te relever ? Pour te sentir autant d’attaque qu’avant l’insulte ?

Raconte-moi, je veux apprendre de toi. Tu peux me laisser un commentaire, ou m’envoyer un message sur Instagram. Je te lirai avec plaisir et attention !

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