EXPO – Art & corps de femmes : le collectif Gloria en a Ras la moule de la censure

Auto-censure, de l’artiste franco-portugaise Alexandra De Assunçao, @alexandra.deassuncao, oeuvres présentées lors de l’exposition Ras la moule de la censure, du 4 au 9 septembre à Marseille

L’événement féministe a eu lieu du 4 au 9 septembre à Marseille, au local Marseille 3013, situé rue de la République. Au programme ? Une sublime exposition sur le thème de la censure des corps féminins dans le travail artistique, mais aussi des tables rondes et des ateliers préparés avec soin par le collectif Gloria. L’exposition devrait également se tenir à Paris, avec un teasing en novembre au Studio, dans le 9e arrondissement, puis pour une durée plus longue courant 2021. Les détails organisationnels de l’événement parisien restent à préciser, du fait de la crise sanitaire.

Gloria, qui est-ce ? Il s’agit d’un collectif de femmes, ayant pour but de promouvoir la liberté pour les artistes d’exposer sans tabou. Fondé en 2019, le collectif Gloria était initialement implanté à Paris mais est désormais également présent à Marseille. Après une première exposition Who’s that girl ? organisée à Paris début 2019, le collectif Gloria a investi en septembre 2020 le local Marseille 3013 pour présenter l’événement Ras la moule.

Menstruations considérées comme sales et honteuses, corps malmenés, formes cachées, vulve ignorée ou dénigrée… Autant de tabous que le collectif Gloria souhaite briser. Questionner et déconstruire les normes sociétales qui pèsent sur les corps féminins : tel est l’objectif de l’association. Grâce à l’art, l’expression et le dialogue, le collectif Gloria attise l’esprit critique et bouscule les codes de la féminité.

  • Organiser une exposition féministe sur la censure et la sexualité à Marseille : comment ça se passe ?
  • Louise Hamon, fondatrice de l’association, a déménagé de Paris à Marseille après le premier événement organisé par le collectif Gloria dans la capitale. Pour autant, le collectif a su préserver sa volonté de développer des événements féministes. Être implanté dans les deux plus grandes villes de France multiplie les opportunités pour l’association. Paris et Marseille : deux villes bien différentes. A Paris, les événements culturels féministes sont si nombreux qu’il est impossible de se rendre à tous. A Marseille, ils sont beaucoup plus rares et il faut être à l’affût pour s’assurer de ne pas les louper.

    “Les filles, continuez, parce qu’on en a besoin !” Objectif atteint pour le collectif Gloria, puisque l’événement Ras la moule a atteint son but, questionner le regard normé que nous posons sur les corps des femmes et leurs représentations. Louise Hamon donne l’exemple d’une visiteuse, elle-même artiste, âgée d’une cinquantaine d’années, ayant déclaré devant des photographies de corps de femmes nues (oeuvre de Jessy Maillard, voir plus pas) : “dommage que les corps ne soient pas beaux”, et soient représentés “avec des poils, une cicatrice de césarienne, des seins qui tombent”… Lors de l’échange qui a suivi, Louise Hamon a développé l’idée suivante : “Nous avons été habitué.es à voir des corps tout lisses et sans défaut, mais dans la réalité, nos corps de femmes ne correspondent pas à ces normes.” Réponse de cette dame ? “Ah mais oui, c’est vrai, vous avez raison.” Une réelle prise de conscience aussi pour des hommes venus visiter l’exposition :

    “Je ne me rendais pas compte.”

    “Je suis en train de me poser plein de questions.”

    “Je commence à avoir une vision différente.”

    We want period products for free de Clémence Moutoussamy, @clefusb, 2019. L’artiste aborde le sujet de la précarité menstruelle et de la stigmatisation des règles.

    “Pour l’anecdote, un jour un homme est entré. Il n’a pas du tout regardé l’expo, il est juste resté discuter avec nous. Il ne connaissait pas du tout la cause et nous avons échangé très longuement. Il avait grandi dans les quartiers nord de Marseille, il nous a parlé de la jeunesse marseillaise… C’était très enrichissant. Par la suite, on a appris qu’en fait, il attendait la réouverture des impôts et qu’il était entré par hasard pour patienter. Mais tant mieux, c’était génial !”

    L’événement Ras la moule a reçu un bon accueil auprès du public, bien que les organisatrices du collectif Gloria aient eu des appréhensions : “On a eu peur, on ne va pas le cacher. Chacune le gardait pour elle. On n’en parlait pas.” Une forme d’autocensure ? “Non, puisqu'[elles] n’ont pas renoncé et sont allées au bout de leur projet”.

    Marseille, une ville foisonnante, “pleine de lieux à investir”, selon les mots de Louise Hamon. Une culture en pleine expansion, mais underground. Une situation culturelle liée à la fracture sociale très prégnante à Marseille, notamment entre les banlieues et le centre la ville. Afin de faciliter une ouverture culturelle pour les quartiers les plus défavorisés, le collectif Gloria estime important d’adopter une démarche de proximité. qui ne soit ni élitiste, ni excluante, et qui ne se restreigne pas au centre de Marseille. Ce n’est qu’en développant des projets qui concernent les gens que les mentalités pourront évoluer progressivement, notamment sur le féminisme.

  • Ras la moule de la censure : artistes, tables rondes, débats…
  • Dés son ouverture, j’ai profité de l’exposition Ras la moule de la censure, organisée par le collectif Gloria à Marseille, pour découvrir les œuvres présentées par sept femmes artistes, la plupart engagées féministes. Mon coup de cœur de l’expo ? Les collages d’Alexandra De Assunçao (voir ci-dessus), réalisés à partir de photos de femmes nues et de formes découpées dans du papier aux tons couleur chair, reproduisant des parties du corps féminin. Avec cette oeuvre, l’artiste “met en scène ce que la société appelle les “zones érotiques” des corps féminins, victimes de la censure médiatique.” Son message ? “Libérons nos corps des stéréotypes liés au patriarcat et à la censure”.

    Le même jour, j’ai assisté à la table ronde passionnante organisée autour de la question suivante : “La censure et le corps des femmes : l’art comme outil de déconstruction ?”. Pour cette rencontre orchestrée par Louise Hamon et Camille Tournay (responsable de la programmation artistique de l’exposition) du collectif Gloria, quatre des artistes exposées étaient présentes : Jessy Maillard, Claire Laboissette, Isaline Dupond Jacquemart, et Marie Casaÿs, que j’ai eu le plaisir de retrouver à cette occasion.

    Pour Marie Casaÿs, la censure, c’est d’abord “celle qu’elle s’impose à elle-même”, ou qu’elle s’imposait, particulièrement à ses débuts. Une auto-censure que brise Claire Laboissette sur son compte Instagram La Clique olympique, où elle devient celle “qu’elle voudrait être” à travers ses illustrations et BD : une femme avec plus de répondant face au sexisme quotidien, et libérée des tabous.

    Dans un second temps, Marie Casaÿs a rencontré la censure venant de l’extérieur, de manière très concrète, puisque une de ses publications a été supprimée par Instagram. Il s’agissait du dessin d’une paire de fesses, repéré par les algorithmes du réseau social comme s’il s’agissait d’une photographie contravenant aux règles de la communauté, du fait du réalisme du dessin et de la précision des détails. Marie Casaÿs a ensuite développé une technique de dessin très stylisée, qui lui permet d’échapper à la censure des algorithmes. De ses propres mots, elle “sait ce qu’il faut faire pour que les dessins passent” sur la plateforme.

    Etudiante aux Beaux-Arts de Bordeaux, Jessy Maillard est probablement celle des quatre artistes présentes à la table ronde qui a subi la censure de la manière la plus directe et impactante : elle est “shadow ban”* d’Instagram (@pileaupoil), plateforme accessible et très connue qui permet de faire connaître son travail et de rencontrer son public, comme l’a fait Marie Casaÿs. Comprendre : le travail artistique de Jessy Maillard, sur les corps, la nudité et la sexualité notamment, est considéré par la plateforme comme du contenu indésirable, au même titre que les contenus pornographiques par exemple. Une censure qu’elle vit comme une atteinte directe à sa liberté d’expression, et qui restreint également d’éventuelles opportunités professionnelles.

    Cette assimilation à la pornographie, Jessy Maillard l’a subie de manière encore plus manifeste lors de la publication sur Viameo de son court-métrage, Mi-poire mi-pomme. S’agissant d’une vidéo d’art publiée sur une chaîne peu connue, l’artiste a été surprise de voir le nombre de vues augmenter rapidement. La raison ? Le court-métrage a été ajouté à une collection de vidéos pornographiques. Un succès en termes de nombre de vues, mais dont la nature discrédite là aussi l’intention artistique de l’auteure, et les paroles portées par les figurants : des modèles photos dénudé.es en partie et par moments, qui évoquent leurs rapports à leur corps, puis des acteur.ice.s qui “s’approprient des mots qui ne sont pas les leurs”.

    Comble de l’ironie : tandis que la censure d’Instagram s’acharne sur les comptes féministes, les artistes représentant une nudité non sexualisée, ou encore des comptes d’illustrations érotiques s’intéressant au plaisir féminin, les comptes ouvertement pornographiques et aux contenus conformes aux normes patriarcales pullulent sur les réseaux sociaux.

    * “Shadow-banning : “dispositif mis en place par Instagram pour lutter contre les contenus homophobes ou pornographiques. À cet effet, il empêche les personnes qui ne vous suivent pas de voir vos publications, via la recherche de hashtags, par exemple. Cette mesure impacte négativement les professionnels et diminue leur chance de se faire connaître auprès d’une nouvelle audience et de gagner des followers.” Définition du site Codeur.com. Pour en savoir plus, vous pouvez lire l’article que le site à consacré à ce phénomène, en cliquant ici.

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