Les belles rencontres : intuition ou projection ?

Pourquoi revenir spontanément sur le lieu d’une rencontre morte ?

S’asseoir sur un banc et attendre son apparition. Dans les baskets usées de ceux qui s’en servent et qui courent pour de vrai, le souffle accéléré, la sueur de l’effort des solitaires. Il n’est pas venu. Nous n’avions pas rendez-vous.
Les feuilles sont toujours aussi sèches et mortes, mais elles ne craquent pas sous le poids de ses foulées. Feuilles mortes, vent sec, arbres oranges, froid mordant. Comme mon coeur.
Doigts gelés.
Son absence plus prégnante que la présence de tous les autres, enfants, vieillards, touristes et chiens en laisse, tous niés, tous éteints. Il n’y a que lui. Que lui qui n’est pas là.

D’autres joggers sont passés, mais pas lui.
Nous avions quitté cet arbre main dans la main, aujourd’hui j’ai les mains dans les poches parce que j’ai froid.
Il m’avait dit qu’il aimait bien ce parc pour courir. C’est vrai qu’on peut y prendre plusieurs chemins, faire plusieurs boucles pour ne pas s’ennuyer. Pourtant mes pas m’ont portée immédiatement sous cet arbre. Il avait dit aussi que ce parc était peut-être un peu dur pour les coureurs débutants, à cause du dénivelé.
C’était aussi vrai pour les amours naissantes.
Trop de dénivelé, je suis tombée.
Je me demande quelle est la part d’intuition et quelle est la part de projection, lorsqu’on fait une belle rencontre, ou que l’on croit faire une belle rencontre.
Je suis quelqu’un de plutôt lucide. J’ai une conscience assez aiguë de ce qui se joue lorsque je fantasme une relation, avec une personne réelle ou imaginée. Et d’ailleurs quelle est la différence ? Car je ne connais l’autre que par mon interprétation de lui, mais rien ne me dit qu’elle est exacte, au contraire. Quelle est la part de vérité ? Comment l’effleurer ? Qui peut la connaître ? Alors, cet autre perçu est toujours en partie fiction, imagination et… projection.
Que se passe-t-il lorsque je rencontre quelqu’un qui me plaît, qui m’intrigue, qui m’intéresse : intuition ou projection ? S’agit-il de l’intuition, juste, que quelque chose d’important est en train de se passer, qu’il y aura un avant et un après cette rencontre ? L’intuition d’avoir trouvé une personne spéciale ?
Ou alors, s’agit-il tout simplement d’une projection de mes désirs sur l’autre ? À partir de quelques éléments sommaires (apparence, centres d’intérêts, études ou profession, ce-que-vous-voulez), je désigne un(e) candidat(e) potentiel(le) à l’élection de mon coeur. Je choisis un individu qui possède des caractéristiques compatibles avec ce que je désire, puis je plaque mes désirs sur cette personne, et le miracle a lieu : l’incarnation. Mes désirs prennent soudain forme : c’est désormais cette personne, ce visage, ce prénom, ce corps. Finalement, cette projection ressemblerait à un casting pour un film : je suis le réalisateur, et je choisis l’acteur qui endossera le mieux le rôle que je veux lui confier. Quelle tristesse.
Alors, intuition, ou projection ? Peut-être un peu des deux. À chacun ses réponses.
Une fois que tu n’es plus là, est-ce toi qui me manques ? Toi que je connais si peu, ce « vrai » toi, inconnu, pressenti ? Une histoire qui n’a pas eu lieu. Ou simplement l’ensemble de mes désirs incarnés par toi dans mon imaginaire ? Auquel cas, peut-être que ce n’est pas si grave, que tu ne sois pas là, puisque tout s’est joué dans ma tête depuis le début, ça doit pouvoir continuer sans toi n’est-ce pas ?
Puisque tu me manques encore une fois que j’ai conscience de cela, n’est-ce pas qu’il y avait quelque chose d’autre ?* Quelque chose de plus que des projections ?
Quelque chose que je ne peux pas vivre, pas rattraper toute seule, même dans ma tête, même avec une imagination débordante ? Quelque chose de pressenti ? D’intuitif ?
Une rencontre spéciale, échouée, finie, passée, absente.
*Ajout le 24/12/2018 : Ou alors, peut-être que ce qui manque une fois que je réalise que la rencontre spéciale que j’ai vécue l’était surtout dans ma tête, c’est un possible qui s’effondre. Une fois que je sais que la belle histoire que je sentais possible ne l’est en fait pas (ou ne l’est plus), s’impose la certitude que cette relation idéalisée n’aurait pas lieu dans la réalité, concrètement, hors de ma tête. Alors, projection ?

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